« Les Volontaires », de Thomas Dodman : la Révolution lue par l’intime

De sa plongée dans les archives familiales d’une France rurale, l’historien livre un passionnant récit, offrant un éclairage sensible sur la période.

source: Le Monde

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Philippe-Jean Catinchi
January 20, 2026

On peine à imaginer les bouleversements vécus au quotidien par celles et ceux qui virent les règles sociales et les enjeux politiques transformés, quand un monde des égaux en gestation inventa la notion de citoyen, dès la convocation des Etats généraux de 1789. Pour mesurer le séisme à l’œuvre, l’historien franco britannique Thomas Dodman, maître assistant à l’université Columbia (New York), s’est attaché à trois figures unies par des liens familiaux improbables. Au gré des fils ténus d’archives lacunaires, il en tisse le roman collectif dans une province lorraine aussi soucieuse de comprendre ce qui se joue à Paris qu’elle en est réellement éloignée.


Le personnage central, Gabriel Noël (1770-1850), est un fils de paysans, recueilli enfant par une femme de lettres, bourgeoise et philosophe, adepte des théories éducatives de Jean-Jacques Rousseau. Elisabeth Durival (1738-1819), en rupture de couple, s’est établie dans la campagne lorraine, à Sommerviller, où elle accueille déjà Charlotte de Visme (1763-1847). Ses «enfants» restent si attachés à «Mémère» qu’ils alimentent d’un verbe facile une correspondance où se révèle l’intimité d’une famille «qui a les pieds dans la boue et la baïonnette à la main».
 

Une voix méconnaissable


A suivre à travers leur regard la mise en place de l’ordre nouveau, on mesure que guerre et révolution sont indissociables. Engagé dans le bataillon des volontaires en août 1791, Gabriel est sans doute le plus à même de prouver que le social ne s’oppose pas à l’individuel mais qu’il «se loge dans les corps et les esprits comme autant de plis singuliers qui font qui nous sommes».


La correspondance entre Gabriel, Elisabeth et Charlotte s’achève en 1797, quand le soldat revient à Sommerviller. La voix du volontaire exalté devient méconnaissable quand elle n’est plus que celle du maire nommé par le préfet sous le Consulat, un parcours de fonctionnaire public, sur près d’un demi- siècle, qui a rendu le ton de Gabriel grave et raisonnable. Fini les songes et les épanchements autobiographiques. Le monde est vu sous d’autres prismes.

Une histoire sensible émerge de cette formidable investigation, qui livre une leçon de méthode où l’historien, apprenti romancier, croise l’archive, ses interrogations d’expert et la juste évaluation de chaque pièce du puzzle. On savait Thomas Dodman capable d’une impeccable rigueur depuis son précédent livre, Nostalgie. Histoire d’une émotion mortelle (Seuil, 2022). On découvre avec Les Volontaires que l’historien est aussi finement essayiste que maître de la fiction, conduisant un récit tout à fait singulier, émaillé d’éclats de pensées qui incarnent mieux qu’une vision théorique la force de tous les débats, sur la violence, le sentiment religieux, l’enthousiasme et le désenchantement, sur la radicalisation et l’ombre portée de la guerre, qui ne se dissipe jamais. Un essai aussi singulier que novateur.

 

Philippe-Jean Catinchi